Tu as mal au dos. Tu vas chez le kiné.
Tu as de la fiÚvre. Tu vas chez le médecin.
Tu souffres émotionnellement depuis des mois, tu dors mal, tu t'énerves pour rien, tu portes quelque chose que tu n'arrives pas à poser. Et là , tu vas... chez un coach de vie trouvé sur Instagram. Ou chez un kinésiologue. Ou chez quelqu'un qui fait du "développement personnel énergétique".
Tout sauf le psy.
Et ce phénomÚne, je l'observe tous les jours dans mon travail. Il mérite qu'on en parle franchement.
đ·ïžÂ Le mot "psy" porte un poids que les gens ne veulent pas porter
Quand quelqu'un dit "je vais chez le psy", voilĂ ce que beaucoup entendent encore, mĂȘme inconsciemment : "j'ai un problĂšme", "je suis fragile", "je suis fou", "je ne gĂšre pas ma vie".
Ce n'est pas rationnel. Mais c'est réel.
Pendant des dĂ©cennies, la psychologie a Ă©tĂ© associĂ©e dans l'imaginaire collectif aux maladies mentales graves, aux hĂŽpitaux psychiatriques, aux personnes "qui ne vont vraiment pas bien".Â
Et cette image s'est installée profondément, transmise de génération en génération, renforcée par les films, les blagues, les regards de l'entourage.
RĂ©sultat : aller voir un psy, pour beaucoup, c'est accepter une Ă©tiquette qu'on ne veut pas.Â
đ Alors on va ailleurs. Mais pour chercher quoi exactement ?
C'est là que le phénomÚne devient vraiment intéressant.
La personne qui refuse d'aller chez le psy va voir un coach.Â
Elle lui parle de son enfance, de sa relation avec sa mĂšre, de ses peurs profondes, de ses blocages Ă©motionnels.Â
Elle cherche quelqu'un qui l'écoute vraiment, qui l'aide à comprendre pourquoi elle réagit comme elle réagit, qui lui donne des outils pour changer.
C'est exactement ce qu'elle aurait trouvé chez le psy.
Elle va voir un kinésiologue. Elle ressort en disant que "l'énergie a bougé", qu'elle se sent plus légÚre, qu'elle a l'impression d'avoir été entendue et comprise.
C'est le sentiment de sécurité relationnelle, l'alliance thérapeutique, que le psy construit aussi, avec une formation de plusieurs années derriÚre.
Elle suit un "thérapeute holistique" qui lui parle de ses schémas répétitifs, de ses blessures d'enfant intérieur, de la façon dont son passé influence son présent.
C'est de la psychologie. FormulĂ©e autrement.Â
Par quelqu'un qui n'a pas les compétences pour aller au fond des choses quand ça devient complexe.
đ¶Â Ce qu'ils savent sans se l'avouer
Ce qui me frappe, c'est que beaucoup de ces personnes savent, quelque part, que ce qu'elles font n'est pas la meilleure option.
Elles savent que le coach n'a pas de formation clinique. Elles savent que le kinésiologue ne peut pas traiter un traumatisme. Elles le savent.
Mais le soulagement de ne pas avoir Ă se dire "je vais chez le psy" est plus fort que ce savoir-lĂ . L'Ă©tiquette fait tellement peur qu'on prĂ©fĂšre un chemin moins efficace, parfois coĂ»teux, parfois mĂȘme contre-productif, juste pour ne pas avoir Ă la porter.
 Est-ce de la honte ?
â ïžÂ Le vrai risque
Le problĂšme n'est pas que ces professionnels alternatifs existent.
Le problĂšme, c'est quand ils prennent en charge des situations qui dĂ©passent leurs compĂ©tences, sans le reconnaĂźtre.Â
Et j'en ai d'ailleurs déjà parlé.
Un traumatisme non traité correctement peut se réactiver. Une dépression mal accompagnée peut s'aggraver. Une relation d'emprise mal identifiée peut s'installer encore plus profondément. Ces situations demandent une formation clinique sérieuse, une supervision, une éthique professionnelle encadrée.
Quelqu'un qui a suivi un stage de trois jours, trois semaines ou trois mois et qui se présente comme "thérapeute",il est clair qu'il ne dispose pas de ces outils. Et quand la situation devient difficile, il n'a pas les ressources pour tenir.
đ Dans notre communautĂ©, ça prend une forme particuliĂšre
Dans le public que j'accompagne, la résistance au psy porte souvent une couche supplémentaire. Aller voir un psy, c'est parfois perçu comme "sortir de la communauté", "aller vers quelque chose d'occidental", "admettre qu'on ne s'en remet pas à Allah".
Alors on va vers des coachs musulmans qui se présentent comme "thérapeutes islamiques" sans formation réelle.
Et lĂ encore, on cherche la mĂȘme chose : ĂȘtre entendu, compris, accompagnĂ© dans sa souffrance. Ce besoin est lĂ©gitime. Ce qu'on oublie, c'est que la guĂ©rison spirituelle et l'accompagnement psychologique ne s'excluent pas. L'islam n'a jamais dit que soigner l'Ăąme et soigner le mental Ă©taient incompatibles. Ibn Sina, que l'Occident a rebaptisĂ© Avicenne, Ă©tait Ă la fois mĂ©decin et philosophe. Le soin de la personne dans sa globalitĂ© a toujours fait partie de notre tradition.
đ±Â Ce qu'il faudrait changer
Le problĂšme n'est pas dans les gens. Il est dans l'image qu'on a construite autour du soin psychologique.
Aller voir un psy ne veut pas dire qu'on est fou. Ăa veut dire qu'on prend soin de soi avec les bons outils. Comme on va chez le dentiste sans attendre d'avoir une dent cassĂ©e. Comme on consulte un mĂ©decin sans attendre d'ĂȘtre Ă l'urgence.
La santĂ© mentale mĂ©rite le mĂȘme rĂ©flexe que la santĂ© physique. Et ce rĂ©flexe, on ne l'aura que le jour oĂč le mot "psy" cessera de porter le poids de toutes ces peurs qu'on lui a mises dessus.