Se rendre au contenu

đŸ«€ L’hainamour : quand on aime et on dĂ©teste la mĂȘme personne en mĂȘme temps

5 novembre 2026 par
Ossama Loukili

Il y a des relations dans lesquelles tu te dis réguliÚrement : 
"je l'aime mais il me détruit"
Ou : "elle m'énerve profondément, et pourtant je ne peux pas m'en passer" 
Ou encore : "je ne sais pas si ce que je ressens pour lui c'est de l'amour ou de la haine"

Si tu t'es reconnu dans l'une de ces phrases, tu as peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  vĂ©cu ce que les psychanalystes appellent l'hainamour.


💡 C'est quoi exactement ?


Le mot vient de Jacques Lacan, un psychanalyste français qui a eu l'idĂ©e de fusionner deux mots, "haine" et "amour", pour en faire un seul. Et ce n'est pas un accident stylistique. C'est une façon de dire que ces deux Ă©motions ne sont pas des contraires. Elles peuvent habiter le mĂȘme endroit, en mĂȘme temps, envers la mĂȘme personne.

Freud avait déjà parlé d'ambivalence : la capacité de ressentir simultanément de l'amour et de la haine envers quelqu'un qu'on aime. 
Lacan va plus loin. Il dit que dans certaines relations, l'amour et la haine ne se succĂšdent pas, ils coexistent, ils se nourrissent l'un de l'autre, ils forment presque une seule et mĂȘme Ă©motion Ă  deux faces.


🔁 Pourquoi ça arrive ?


Parce que les relations dans lesquelles on s'investit le plus sont aussi celles dans lesquelles on est le plus vulnérable.

Quand tu aimes quelqu'un vraiment, tu lui donnes du pouvoir sur toi. Le pouvoir de te blesser, de te dĂ©cevoir, de ne pas ĂȘtre Ă  la hauteur de ce que tu espĂ©rais. Et cette dĂ©ception, quand elle est rĂ©pĂ©tĂ©e, elle ne tue pas l'amour., elle s'y mĂ©lange. 
Elle produit quelque chose de compliqué, une émotion hybride qui ressemble à de la colÚre mais qui a les racines de l'attachement.

C'est pourquoi on peut crier sur quelqu'un qu'on aime profondément. C'est pourquoi on peut dire "je ne veux plus jamais te voir" à quelqu'un avec qui on ne peut pas imaginer sa vie sans. 
La violence de certains mots dans une dispute vient souvent de lĂ  : on est en train d'exprimer Ă  la fois la haine du moment et la profondeur d'un lien qu'on n'arrive pas Ă  nommer autrement.


đŸ‘šâ€đŸ‘©â€đŸ‘§Â Dans les familles, ça prend quelle forme ?


L'hainamour se voit aussi beaucoup dans la relation parent-enfant.

Un enfant qui a Ă©tĂ© blessĂ© par un parent, nĂ©gligĂ©, incompris ou mĂȘme maltraitĂ©, va souvent continuer Ă  chercher l'amour de ce parent malgrĂ© tout. 
Pas parce qu'il est naïf. Mais parce que le lien d'attachement ne se coupe pas simplement parce que la relation est douloureuse. Il reste là, mélangé à la blessure, transformé en quelque chose de difficile à vivre.

L'enfant devient adulte et il peut encore ressentir, Ă  chaque appel tĂ©lĂ©phonique de ce parent, quelque chose entre l'espoir et l'apprĂ©hension. Entre le dĂ©sir d'ĂȘtre enfin vu et la certitude que ça va encore mal finir. C'est ça, l'hainamour dans la filiation.

MĂȘme chose dans les fratries. Dans les couples. Dans les amitiĂ©s intenses qui durent depuis l'enfance.


🕌 Ce que notre tradition dit de cette ambivalence


L'islam reconnaĂźt la complexitĂ© du cƓur humain. Le ProphĂšte ï·ș a dit : "Aime celui que tu aimes modĂ©rĂ©ment, car peut-ĂȘtre sera-t-il un jour quelqu'un que tu dĂ©testeras, et dĂ©teste celui que tu dĂ©testes modĂ©rĂ©ment, car peut-ĂȘtre sera-t-il un jour quelqu'un que tu aimeras." (RapportĂ© par At-Tirmidhi)

Cette sagesse ne dit pas que l'ambivalence est un dĂ©faut. Elle dit que les sentiments humains sont mouvants, qu'ils Ă©voluent, qu'il faut leur laisser de la place sans s'y perdre. Et ça rejoint quelque chose de trĂšs clinique : les Ă©motions extrĂȘmes, qu'elles soient d'amour ou de haine, mĂ©ritent d'ĂȘtre accueillies, nommĂ©es, et travaillĂ©es, pas niĂ©es.


🛑 Le problùme, c'est quand on le nie


La plupart des gens ne savent pas qu'ils peuvent aimer et dĂ©tester en mĂȘme temps. Alors ils font des choses Ă©tranges avec ça.

Certains gardent uniquement l'amour visible, et enfouissent la haine si profondément qu'elle ressort autrement : par de la fatigue chronique, de l'irritabilité inexpliquée, des maux physiques, une dépression sans cause apparente.

D'autres font l'inverse : ils se concentrent sur la haine, coupent le lien brutalement, et n'arrivent pas Ă  comprendre pourquoi ils souffrent autant d'une relation qu'ils ont eux-mĂȘmes fuie.

Nommer l'hainamour, c'est dĂ©jĂ  sortir de cette confusion. C'est pouvoir dire : "je t'aime ET tu me fais du mal." Ces deux phrases peuvent ĂȘtre vraies en mĂȘme temps. Et quand on peut les tenir ensemble sans en choisir une contre l'autre, quelque chose commence Ă  se dĂ©nouer.


đŸ› ïžÂ Des outils pour commencer Ă  travailler l'hainamour


✍ 1. L'Ă©criture des deux voix

Prends une feuille. Divise-la en deux colonnes. À gauche, Ă©cris tout ce que tu aimes chez cette personne. À droite, tout ce qui te blesse ou t'Ă©nerve. Ne censure rien. Laisse les deux listes exister en mĂȘme temps, sur la mĂȘme feuille.

L'objectif n'est pas de les réconcilier tout de suite. C'est juste de leur donner de la place, sans obliger l'une à effacer l'autre.

đŸ—ŁïžÂ 2. La phrase du "et"

Dans les moments de confusion émotionnelle, entraßne-toi à remplacer le mot "mais" par le mot "et".

"Je l'aime mais il me dĂ©truit" → "Je l'aime et il me dĂ©truit."

Ce changement semble petit. Il est en rĂ©alitĂ© Ă©norme. "Mais" efface ce qui prĂ©cĂšde. "Et" tient les deux Ă  la fois. Et c'est exactement ce que l'ambivalence demande : ĂȘtre tenue, pas tranchĂ©e.

🧘 3. La pause avant la rĂ©action

Dans les relations hainamour, les émotions montent trÚs vite et trÚs fort. L'intensité du lien fait que la moindre déception peut déclencher une réaction disproportionnée.

L'outil ici, c'est simple : avant de répondre à quelqu'un qui t'a blessé dans une relation comme celle-là, donne-toi 20 minutes. Pas pour te calmer et faire semblant. Mais pour repérer ce que tu ressens vraiment sous la colÚre. Souvent, il y a de la peur. Souvent, il y a de la tristesse. Et ces émotions-là méritent une réponse différente que la haine du moment.

📓 4. Le journal de l'ambivalence

Pendant une semaine, chaque soir, note une interaction avec la personne concernĂ©e. Pas pour analyser, pas pour juger. Juste pour observer : qu'est-ce que j'ai ressenti ? Les deux Ă©motions Ă©taient-elles lĂ  en mĂȘme temps ? Laquelle a pris le dessus ? Et pourquoi, selon moi ?

Ce journal crée de la distance réflexive. Il transforme une expérience vécue de l'intérieur en quelque chose qu'on peut regarder de l'extérieur.

💬 5. En parler à voix haute

L'hainamour vit souvent dans le silence parce qu'on a honte d'avouer qu'on aime quelqu'un qui nous fait du mal, ou qu'on déteste quelqu'un qu'on est censé aimer.

Le nommer à voix haute, à quelqu'un de confiance ou dans un espace thérapeutique, change quelque chose. Les émotions qu'on garde enfouies grossissent. Celles qu'on nomme commencent à se dissoudre, ou du moins à prendre une forme qu'on peut travailler.


📚 Pour aller plus loin


Si tu veux explorer ce concept plus en profondeur, quelques pistes accessibles :

"La haine de l'amour" de Julia Kristeva explore comment amour et rejet s'entremĂȘlent dans nos relations les plus intimes.

"Les liens qui libÚrent" de Christophe Fauré parle d'une façon différente de tenir les relations complexes sans se perdre dedans.

Et pour une approche plus clinique, les travaux de Donald Winnicott sur la haine dans le contre-transfert montrent que mĂȘme les soignants peuvent ressentir de l'ambivalence, et que c'est humain.


Ossama Loukili 5 novembre 2026
Partager cet article
Archive