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🌳 Ce que tu transmets à ton enfant... sans t’en rendre compte

18 octobre 2026 par
Ossama Loukili

Tu penses que tu élèves ton enfant à partir de tes choix, tes valeurs, tes décisions du quotidien.

C'est vrai. Mais il y a une autre couche, plus silencieuse, qui travaille en dessous.

Serge Lebovici, psychanalyste et pionnier de la psychiatrie du nourrisson, a développé une image puissante pour parler de ça : l'arbre de vie. L'idée, c'est que devenir parent ne commence pas à la naissance de l'enfant. Ça commence bien avant, dans les racines de ta propre histoire familiale.

Ce que tu transmets, tu ne le choisis pas toujours. Parfois, tu le vis, sans mĂŞme le voir.


🔗 L'attachement se transmet de génération en génération


Dans les années 60, John Bowlby pose les bases : l'enfant a un besoin fondamental de lien sécure avec un adulte de référence. Ce lien n'est pas un luxe émotionnel, c'est une nécessité pour se développer.

Mary Ainsworth, à travers une expérience connue sous le nom de situation étrange, observe comment les bébés réagissent quand leur mère s'éloigne brièvement. Elle identifie trois grands profils :

  • Environ 50% des enfants ont un attachement confiant : ils savent que l'adulte reviendra, ils peuvent explorer le monde.
  • Environ 27% ont un attachement ambivalent : ils restent accrochĂ©s Ă  l'adulte, incapables de se sĂ©curiser vraiment.
  • Environ 13% ont un attachement dĂ©fiant : ils apprennent Ă  ne pas montrer leurs besoins, Ă  s'autorĂ©guler Ă  l'excès.

Ce qui est frappant, c'est la suite. Mary Main montre que le style d'attachement d'un parent prédit celui de son enfant dans 70% des cas. 

Pas par les gènes. Par la manière dont le parent parle de sa propre enfance, dont il a digéré, ou pas, ce qu'il a vécu.

La transmission est là, précise, mesurable.


👻 Les fantômes qui entrent dans la chambre de l'enfant


Selma Fraiberg, en 1975, décrit un phénomène qui reste une des images les plus parlantes de la psychologie du bébé : les fantômes dans la chambre des enfants.

Quand un parent n'a pas pu faire le deuil de ses propres blessures d'enfance, elles refont surface à travers ses comportements avec son propre enfant. Des scènes du passé qui se rejouent, sans que personne ne le comprenne vraiment.

Lebovici identifie trois grandes façons dont cette transmission s'opère dans la consultation clinique.

La première, c'est quand l'enfant est inconsciemment utilisé pour régler des conflits que le parent n'a pas résolus avec ses propres parents. L'enfant devient le support d'une histoire qui n'est pas la sienne.

La deuxième, c'est ce que Fraiberg appelait les fantômes : des secrets de famille, des deuils non faits, des traumatismes gardés sous silence, qui continuent d'agir sur les liens sans jamais être nommés.

La troisième, c'est le mythe familial. Chaque famille a une légende interne, un récit sur ce qu'elle est, ce qu'elle vaut, ce qu'elle attend de ses enfants. Quand ce récit devient un mandat, un enfant peut passer des années à vivre une vie qui n'est pas la sienne, pour répondre à une attente qu'il n'a jamais questionnée.


🌍 Et quand la culture s'en mêle


Lebovici travaille avec Tobie Nathan et Marie Rose Moro sur quelque chose d'important : ces mécanismes de transmission ne fonctionnent pas en dehors d'un contexte culturel.

Ils décrivent le cas d'une jeune femme, Sarah, originaire du Cameroun. Ce qu'elle vit avec son enfant ne peut se comprendre qu'en tenant compte de ce que sa famille d'origine attendait d'elle, des représentations collectives qui définissent ce qu'est une bonne mère dans son contexte. Le soin du bébé n'est jamais un acte purement individuel.

Pour les familles issues de l'immigration ou de cultures différentes de la culture dominante, cette dimension est souvent ignorée en consultation. Et quand elle est ignorée, quelque chose d'essentiel reste dans l'ombre.


👨‍👩‍👦 Le père, le tiers, la triangulation


L'arbre de vie, dans la pensée de Lebovici, intègre aussi le rôle du père, ou plus précisément, du tiers dans la relation mère-enfant.

Winnicott parlait de holding : la mère crée un environnement contenant, une enveloppe sécurisante. Mais l'enfant a besoin que quelqu'un vienne aussi briser doucement cette fusion, introduire de l'altérité, de la limite, du jeu.

Ce rôle, c'est souvent le père qui le joue. Pas parce qu'il est biologiquement programmé pour ça, mais parce que la configuration relationnelle le place naturellement comme tiers activateur. Quelqu'un qui ouvre l'espace, qui stimule, qui pousse vers le dehors.

Lebovici et ses collègues décrivent quatre configurations possibles entre père, mère et bébé, chacune avec ses dynamiques propres. Ce qui compte, ce n'est pas un modèle idéal, c'est la capacité du couple à permettre à l'enfant d'exister dans la relation, pas seulement entre eux.


🌱 Ce que ça change pour toi


Tu n'es pas condamné à répéter ce que tu as reçu.

Mais pour s'en libérer, encore faut-il pouvoir le regarder. Mettre des mots sur ce que tes parents t'ont transmis, sur les mandats que tu portes peut-être sans le savoir, sur les fantômes que tu voudrais ne pas faire entrer dans la chambre de ton enfant.

C'est souvent là que commence le travail thérapeutique. Pas dans les comportements de l'enfant, mais dans l'histoire du parent.

L'arbre de vie, c'est ça : comprendre d'où tu viens pour décider, vraiment, où tu veux aller avec ton enfant.


Référence : Lebovici, S., Golse, B., & Moro, M. R. (2009). L'arbre de vie — Éléments de psychopathologie du bébé. In L'arbre de vie (pp. 113-138). Éditions Érès.


Ossama Loukili 18 octobre 2026
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